J’ai découvert la tempera par hasard, il y a six ans, en cherchant une alternative à l’acrylique qui ne me forçait pas à respirer des solvants pendant des heures. Franchement, la première fois que j’ai mélangé un jaune d’œuf à de la poudre de lapis-lazuli, je me suis dit : « C’est ça, le secret des fresques de Giotto ? ». Résultat : une peinture qui ressemblait à de la bouillie orangée, un support qui a gondolé en 48 heures, et un œuf entier gaspillé. Depuis, j’ai passé des mois à tester des recettes, à rater des panneaux, à comprendre pourquoi la tempera est à la fois magique et impitoyable. Voici ce que j’ai appris – et ce que j’aurais aimé qu’on m’explique avant de commencer.
Points clés à retenir
- La tempera vraie se fait avec un liant à l’œuf, pas avec la peinture scolaire en tube.
- Le support doit être préparé avec un gesso traditionnel (plâtre et colle), sinon la peinture s’écaille.
- La rapidité d’exécution est cruciale : les couches sèchent en 10 à 30 secondes.
- Ne jamais mélanger tempera et eau en excès – la consistance idéale est celle d’une crème liquide.
- Les glacis successifs (4 à 10 couches) créent la luminosité caractéristique.
- L’outil roi : le pinceau à poils doux (martre ou synthétique souple) pour les hachures croisées.
La tempera, c’est quoi exactement ? Une définition qui change tout
« À tempera » signifie en italien « à détrempe ». Concrètement, c’est une technique où l’eau sert à dissoudre des pigments, et un liant – le plus souvent du jaune d’œuf – les agglutine. J’ai longtemps confondu avec la gouache ou l’aquarelle. Grave erreur. La tempera, c’est un monde à part.
Quand j’ai commencé, je croyais qu’acheter de la « tempera » en grande surface suffisait. Vous savez, ces bouteilles en plastique étiquetées « tempera washable » ? Ce n’est pas de la tempera. C’est un mélange industriel à base de farine ou de cellulose, conçu pour les enfants. La vraie, celle des primitifs italiens, utilise des pigments naturels broyés (minéraux, terres) liés par du jaune d’œuf. Vous voulez de la lumière ? C’est là que ça se joue.
Petit détail qui tue : la couche picturale reste hydrosoluble. Pas totalement réversible, mais si vous laissez votre tableau sous la pluie, vous aurez une jolie flaque colorée. Ça m’est arrivé une fois. Mon chien a renversé de l’eau sur une étude en cours. Adieu trois heures de travail.
Quelle est la différence entre la tempera et la gouache ?
La question revient tout le temps. Voici la vérité, sans détour : la tempera est un film mince, opaque, qui ne se dilue pas comme la gouache. La tempera peinture est épaisse, comme du yaourt, m’a-t-on dit un jour dans un atelier. C’est exact. La gouache, elle, est conçue pour se diluer à l’eau et donner des aplats mats. La tempera à l’œuf, elle, nécessite un liant qui durcit en séchant – et c’est ce durcissement qui donne cet aspect presque émaillé, cette luminosité qui traverse les siècles.
En pratique, j’ai abandonné la gouache pour la tempera quand j’ai voulu peindre un portrait avec quatre couches de glacis. Avec la gouache, ça bave. Avec la tempera, chaque couche reste nette. Le résultat : une profondeur que je n’avais jamais obtenue. Mais attention : la tempera ne pardonne pas les erreurs. Pas de « wet on wet » comme à l’huile. Chaque trait est définitif.
Comment peindre à la tempera : les étapes que j’ai dû apprendre à mes dépens
J’ai commencé sur un panneau de bois non préparé. Catastrophe. La peinture a pénétré dans les fibres, et le bois a absorbé l’eau, ce qui a provoqué des fissures en deux jours. J’ai compris pourquoi les maîtres de la Renaissance passaient des jours à préparer leur support.
Étape 1 : le support, un art en soi
Pour peindre sur bois (ou sur toile, au XVe siècle on le faisait déjà), il faut appliquer plusieurs couches de préparation à base de craie ou de plâtre. Les Italiens appelaient ça le « gesso ». Ma recette : une part de colle de peau de lapin (ou de colle de poisson, en poudre) pour deux parts de poudre de marbre ou de craie. On chauffe la colle au bain-marie (ne la faites jamais bouillir, ça pue et ça perd son pouvoir liant), on incorpore la craie, et on étale en couches fines en ponçant entre chaque. Mon astuce : appliquer 5 couches, pas 3. Plus de couches = moins d’absorption et une surface lisse comme un miroir. Le séchage ? 24 heures minimum. J’ai déjà attendu 48 heures, et c’était encore mieux.
Si vous êtes pressé – comme je l’étais au début – vous pouvez utiliser du gesso acrylique. Mais honnêtement, la luminescence n’est pas la même. Le gesso traditionnel, c’est le vrai secret.
Étape 2 : la recette de la tempera – proportions exactes
Après des essais avec des proportions 1/3 œuf, 2/3 pigments (un beau gâchis), j’ai trouvé la formule qui tient : un jaune d’œuf frais, une cuillère à café d’eau distillée, et quelques gouttes de vinaigre blanc pour conserver le mélange et empêcher le jaunissement. Oui, le vinaigre, c’est pas glamour, mais ça marche. Certains utilisent de la sève de figuier – je n’ai jamais osé.
Les pigments en poudre doivent être finement broyés. J’utilise une molette en verre sur une plaque de marbre. Si vous achetez des pigments prêts à l’emploi (attention : certains sont toxiques, comme le cadmium), broyez-les quand même avec un peu d’eau avant d’ajouter l’œuf. L’objectif ? Une pâte homogène, de la consistance d’une crème liquide. Pas de grumeaux. Un test personnel : si vous soulevez le pinceau et que la peinture s’écoule en un filet continu sans goutte, c’est bon.
Étape 3 : peindre – le geste compte
La tempera sèche vite. Très vite. En extérieur, par temps sec, une couche peut sécher en 10 secondes. J’ai longtemps eu du mal à gérer ce rythme. Ma solution : travailler par petites zones (5x5 cm), en appliquant des hachures croisées. C’est la technique des icônes byzantines : des petits traits parallèles, entrecroisés, qui créent la matière. Pas de gestes larges et fluides comme à l’huile. Ici, on construit par accumulation.
Un détail que j’ai mis un an à comprendre : il faut peindre en couches successives, jamais en une seule épaisse. La peinture doit être posée en glacis, chaque couche étant transparente. Entre chaque couche, je laisse sécher 15 à 30 minutes. Pour obtenir un rouge profond, par exemple, j’applique 4 à 6 couches de laque de garance. La première semble anémique. La troisième donne une lueur. La sixième… c’est presque du corail. Patience.
Les problèmes que j’ai rencontrés (et comment les éviter)
Je vais être honnête : j’ai raté une dizaine de panneaux avant d’obtenir un résultat présentable. Voici les erreurs qui m’ont fait perdre du temps et de l’argent.
- La peinture devient crayeuse. Cause : trop de pigment, pas assez de liant. Correction : rajouter quelques gouttes de jaune d’œuf dans le mélange.
- Des fissures apparaissent. Cause : couche trop épaisse, ou support trop absorbant. Solution : revenir à 5 couches de gesso, et appliquer la peinture en glacis fins.
- La teinte change en séchant. Normal. La tempera perd 10 à 20 % de sa saturation en séchant. Il faut anticiper. Mélanger un peu plus clair que l’effet désiré. J’ai un carnet où je note les doses exactes – 2 volumes d’ocre jaune + 0,5 volume de blanc de titane = un beige qui vire au gris. Expérimentez.
- La peinture se décolle. Cause : support gras (bois non dégraissé) ou gesso mal appliqué. Solution : dégraisser le bois avec de l’alcool à brûler avant d’appliquer la préparation.
Le matériel que j’utilise vraiment
J’ai essayé des pinceaux à poils durs (type soie de porc). Mauvaise idée. Ils laissent des traces trop visibles. Mon pinceau préféré : un pinceau à poils de martre, rond, taille 4, pour les hachures. Les pinceaux synthétiques souples (type « aquarelle ») conviennent aussi, surtout pour les glacis. Évitez absolument les pinceaux bon marché qui perdent leurs poils – ça vous gâche une couche.
Pour la palette, une assiette en porcelaine fait l’affaire. L’important : garder la peinture humide. Je pose un linge humide sur la palette entre deux utilisations. La tempera à l’œuf se conserve 24 heures maximum au frigo. Passé ce délai, elle rancit et sent mauvais. J’ai appris ça en laissant un pot ouvert trois jours – l’odeur est restée dans mon atelier pendant une semaine.
Mes conseils pour les premiers pas (que personne ne vous donnera)
- Commencez par un petit format. Un panneau de 20x20 cm, pas plus. Vous apprendrez le geste sans vous décourager.
- Utilisez des pigments bon marché pour l’entraînement. Des ocres, des terres. Le lapis-lazuli à 50€ les 100 grammes, c’est pour quand vous maîtrisez la technique.
- Tenez un journal de vos mélanges. Notez tout : les proportions, le temps de séchage, la température de la pièce. La tempera est imprévisible sans repères.
- Regardez des reproductions d’icônes. Les hachures croisées, c’est là qu’on les voit le mieux. Le « Christ Pantocrator » du Sinaï est mon modèle.
- Acceptez l’imperfection. La tempera ne fera jamais un dégradé lisse comme à l’huile. Sa beauté est dans cette texture visible, presque textile.
Et puis, un dernier mot : ne vous laissez pas décourager par les ratés. J’ai gardé mes premiers essais. Ils sont là, dans un coin de mon atelier, fissurés, ternes, mal équilibrés. Mais chaque fois que je les vois, je mesure le chemin parcouru. La tempera est une technique exigeante, mais quand vous réussissez à faire scintiller une couche de cobalt sous huit glacis, vous comprenez pourquoi les peintres du XIVe siècle en étaient obsédés. Et franchement, ça vaut tous les sacrifices.
Alors, prêt à casser un œuf ?